

3 h 17.
Deux inconnus.
Un taxi en retard.
J'sors des urgences, j'ai du soleil sous les paupières,
elle a dit : « J'suis enceinte »,
j'ai plus touché la terre.
J'vais être père, moi,
l'expert des départs, j'souris comme un débile seul sur le trottoir.
J'sors du même hall,
même heure, autre verdict,
trois mots du médecin,
avenir en déficit. J'veux juste rentrer,
retirer ce bracelet, et dormir assez fort pour oublier c'qu'il promet.
« Vous attendez l'taxi ?
» « Comme vous.
» « Quelle nuit !
» « Ouais. » « Moi j'viens d'apprendre que...
» Je sais pas pourquoi j'ai dit
: « Félicitations. »
Même porte, même heure,
deux mondes sur le trottoir.
L'un ramène une lumière,
l'autre apprend le noir.
La vie distribue ses cartes
sans regarder les mains.
À 3 h 17,
on était voisins du destin.
Il parle déjà prénom,
chambre, poussette, école, chaque mot qu'il célèbre dans ma poitrine cogne.
J'lui en veux d'etre heureux,
c'est injuste, je le sais,
la douleur rend égoïste avant d'redevenir vraie.
Elle sourit bizarre, alors enfin je comprends,
le bracelet, les yeux rouges,
ses réponses en dedans.
J'avale mes grandes phrases,
mon bonheur devient gênant,
comme rire à un enterrement sans savoir qui on enterre.
« Continue. »
« Quoi ? »
« D'être heureux. C'est pas parce que j'perds quelque chose que vous
devez perdre avec moi.
»
J'avais jamais pensé
qu'une joie puisse blesser,
qu'un miracle pour l'un
puisse en condamner l'idée.
J'avais jamais pensé
pouvoir sourire sincèrement
pour l'enfant d'un inconnu
le pire soir de mon printemps.
Même porte, même heure,
deux vies sans lendemain commun.
On ne choisit pas les cartes,
mais parfois qui tient notre main.
Le taxi arrive. « Prenez-le.
» « Et vous ?
» « J'vais marcher.
J'ai trop de choses à comprendre.
» « Alors... soyez un bon père.
» « Et vous ?
» « Moi
? Je vais commencer
par être bonne avec moi.
» 3 h 29.
On ne s'est jamais revus.