

Elle dansait faux.
J'ignorais que c'était possible.
J'l'ai vue massacrer le tempo près du bar,
deux pas trop tôt,
trois trop tard. Ses copines criaient : « Arrête,
tout l'monde te voit !
» Elle a crié : « Tant mieux !
» Puis elle a dansé pire que ça.
Moi j'étais propre : col droit,
verre à la main,
le genre à rire doucement pour contrôler son maintien.
J'avais appris très jeune à jamais dépasser,
elle venait d'mettre un coup d'épaule à la dignité.
Elle m'dit : « Tu danses ?
» J'dis : « Pas vraiment.
» Elle : « Ça tombe bien,
moi non plus apparemment.
»
Je danse faux, je chante fort,
je rate mes pas,
mais pas ma vie.
Si tout le monde regarde encore,
donne-leur quelque chose à raconter cette nuit.
Elle danse faux... mais putain qu'elle vit juste.
J'avais passé trente ans à corriger l'image : bon profil,
bons mots, bon boulot,
bon cadrage. Elle riait bouche ouverte,
mascara en cavale, moi j'avais même appris à souffrir vertical.
Elle renverse son verre sur mes chaussures neuves : « Désolée !
» Puis elle rit.
Et moi aussi. Première preuve qu'on peut perdre contenance sans perdre sa
valeur, que le ridicule tue moins sûrement que la peur.
J'lui demande son prénom.
Elle répond : « Pourquoi faire ?
» (pourquoi faire ?)
«
Tu vas l'mettre dans Excel avec tes autres affaires
?
»
Touché.
T'es beau
quand t'oublies d'essayer de l'être.
Répète. Non. Fallait
écouter.
Je danse faux, je chante fort !
Et moi j'compte plus les temps.
On n'est pas venus être parfaits.
On est venus être vivants.
J'ai jeté ma veste,
raté mon premier pas,
puis le deuxième, puis tous ceux d'après.
À deux, on dansait tellement mal que ça ressemblait presque à quelque
chose de vrai.
Six ans plus tard,
elle danse toujours faux.
Notre fille aussi. Moi ?
J'me débrouille. Mais seulement quand personne ne regarde.
Menteur.