

J'avais promis : « Un jour,
vous verrez. » J'suis revenu pour leur montrer.
Ils avaient cessé de regarder.
{melancholic grand piano open,
cello swell}
Vingt ans plus tard,
berline noire sur le boulevard,
costume hors de prix,
comme une revanche en retard.
J'ralentis sous les fenêtres où j'rêvais d'être quelqu'un,
vitre baissée, montre au poignet...
personne lève la main.
Chez Marco, même terrasse,
même zinc, mêmes habitués,
j'commande un grand cru,
juste pour dire : « J'suis arrivé.
» J'attends son « T'es devenu quoi ?
», le sourire triomphant...
Il pose le verre sans rien dire.
J'préparais ma réponse depuis vingt ans.
{sub-bass entry, tight rhythmic flow,
crisp hi-hats}
J'ai gagné, gagné, gagné...
Mais contre qui ?
J'ai grimpé pour qu'en bas
ils admirent ma vie.
Maintenant j'vois toute la ville depuis mon toit.
J'ai passé vingt ans à monter...
Ils regardaient même pas.
{wide soaring strings, melodic layered masculine vocals,
brass swell}
Petit, maman sortait mon costume du dimanche : « Il est trop
grand maintenant, mais tu rempliras les manches.
» J'ai rempli des contrats,
des palaces, des parkings,
des placards de chemises,
des agendas de meetings.
J'voulais l'argent pour être libre,
j'suis devenu riche en heures que j'peux plus vivre.
Une maison pour recevoir ceux qui m'ont vu sans rien : huit
chambres, sept salles de bain...
et personne lundi matin.
J'ai une table pour douze,
quatre amis dans l'répertoire.
À quoi sert un lustre immense quand personne vient le voir ?
{increased rhythmic intensity, double-time sequence,
hard kick, low vocal doubles}
J'croise Malik : vieux blouson,
même rire qu'à seize ans.
Il m'enlace : « Mon frère !
T'as pas changé, franchement.
» Je regarde mes chaussures,
ma montre, mon costume.
Pour la premiere fois,
« t'as pas changé »
vaut plus cher
que ma fortune. {rhythm drops out,
solo dark grand piano and low cello}
J'ai gagné, gagné, gagné...
Mais contre qui ?
J'ai donné mes
meilleures années à convaincre des
absents. J'voulais
devenir quelqu'un dans les yeux de mon quartier.
Mais quand on vit pour être vu,
on oublie de regarder.
{huge orchestral climax, massive strings and brass,
powerful modern heavy drums}
Dimanche,
j'ai laissé les clés de la berline.
Jean, vieilles baskets, bus jusqu'à l'ancienne ligne.
Maman disait
: « Tu grandiras dans ce costume.
» Elle avait raison.
J'ai mis vingt ans à le remplir...
et toute une vie
à comprendre comment l'enlever.
{drums fade, grand piano arpeggio decay,
final quiet cello note}