

{Cuban piano, glasses, distant room} [Waiter] Encore deux
couverts, monsieur ? [Male] Comme
chaque
vendredi.
Neuf ans que t’es partie,
neuf ans que j’arrive à huit heures,
chemise blanche, parfum discret,
ridicule à mon âge.
Pedro pose deux verres sans demander,
le mien descend, le tien prend la poussière.
Les nouveaux serveurs pensent que j’attends quelqu’un.
Les anciens savent que j’attends personne.
Table dix-sept, près de la fenêtre,
là où tu disais que je dansais comme une armoire.
J’avais répondu : « Une belle armoire.
» T’avais ri.
J’ai passé ma vie à vouloir avoir raison,
aujourd’hui je donnerais tout
pour perdre encore une dispute.
[Female]
Baila conmigo…
[Male]
Je danse encore, tu vois.
Un pas pour celui que j’étais,
un pas pour celle que tu fus.
[Female] La vida no espera.
[Male] Alors qu’elle attende sans moi.
Ce soir
j’ai réservé pour deux.
Mon fils dit : « Papa,
faut avancer.
» Avancer vers quoi
? Les jeunes parlent du temps comme d’une route.
À mon âge, c’est plutôt une pièce
: on déplace les meubles pour retrouver de la place.
J’ai rencontré une femme en avril.
Belle, drôle, intelligente.
J’ai fui au troisième rendez-vous.
Pas parce que je t’aime encore.
Parce que j’ai découvert pire : je pouvais en aimer une autre.
{808 enters} Quelle fidélité
exige des morts qu’ils interdisent aux vivants de vivre ?
J’ai honte de rire sans toi,
comme si le bonheur était un adultère.
[Female]
Je ne t’ai jamais demandé d’arrêter.
[Male] Je sais.
[Female] Alors pourquoi tu m’attends
?
[Male] Parce que partir après toi,
c’était la seule promesse
que je pouvais encore tenir.
{full strings,
brass, trap drums} [Female] Baila.
[Male] Alors j’ai dansé.
Mal.
Comme une armoire.
Pedro riait derrière le bar.
Et pour la première fois en neuf ans,
j’ai bu dans ton verre.
J’ai laissé vingt euros sur
la table. [Waiter] Vendredi prochain,
deux couverts ? [Male] Non.
{silence} Mettez-en un.
Mais gardez la table dix-sept.
On sait jamais.
{female laugh,
distant piano}